Le maintien des noms coloniaux des rues et avenues de Douala et de Yaoundé au Cameroun, n’est pas seulement un “oubli”, c’est un symptôme structurel d’un État qui n’a jamais produit la pensée critique nécessaire pour sortir du modèle colonial. De quoi s'agit-il ? Les noms coloniaux encore en place 66 ans après l'indépendance du Cameroun, ne sont pas un détail : ce sont des marqueurs de structure étatique. Quand une capitale indépendante conserve les noms des rues suivants : Boulevard Général de Gaulle, Avenue du Gouverneur Callas, Rue Gallieni, Avenue de Verdun, Lycée Général Leclerc, Boulevard Joffre, Rue Foch, Rue du 27 août 1940 (date de l’annexion française), Cela signifie une seule chose, que l’État du Cameroun n’a jamais produit une élite capable de réécrire son propre récit historique. Changer les noms est l’acte symbolique le plus simple pour valider la fin de la période violence et d'humiliation coloniales. Si même cela n’a pas été fait, cela révèle une incapacité plus grave : incapacité à penser l’histoire, incapacité à penser la structure de l’État, incapacité à penser les réseaux urbains, incapacité à penser la dignité citoyenne, et incapacité à penser la souveraineté. Nous ne sommes pas face à seulement un problème de mémoire, nous avons à faire à un problème de pensée complexe.: Si les dirigeants du Cameroun n’ont pas compris un problème aussi simple que les noms de rues, ils ne peuvent pas comprendre les problèmes complexes comme les réseaux urbains, la diagonale du vide, ou la fragmentation administrative qui font l'objet de la leçon d'éducation politique d'aujourd'hui. Il s'agit d'une loi anthropologique : une élite incapable de symboliser son indépendance, chose plus facile est certainement aussi incapable de structurer son État, chose plus complexe. Tout simplement parce que la fin de la violence et de l'humiliation coloniales n’est pas un acte juridique, c’est un acte intellectuel permettant de questionner la forme de l’État, de questionner les modèles administratifs, de questionner les réseaux urbains, de questionner les logiques territoriales, de questionner les infrastructures, de questionner les priorités budgétaires. Or, au Cameroun comme dans la plupart des pays francophones, les élites ont hérité de l’État colonial, mais n’ont jamais interrogé sa logique. Et ce qui devait arriver, arriva ! Elles ont reproduit les arrondissements, les préfectures, les gouvernorats, les divisions territoriales napoléoniennes, les capitales hypertrophiées, les villes moyennes faibles, les réseaux radiaux, la centralisation extrême, la diagonale du vide que nous étudierons dans la deuxième partie de cette leçon, plus loin. Tout cela, sans comprendre que ces structures produisent mécaniquement la pauvreté.
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