Le drame silencieux de la bourgeoisie africaine, c'est le cas aujourd'hui dans la région d'où je viens, à l'Ouest du Cameroun, c’est qu’ elle a construit des palais, des villas, des châteaux vides avec des centaines de chambres, sans jamais se préoccuper de leur santé. Elle ne construit pas les infrastructures qui permettent de rester en vie assez longtemps pour en profiter.
C'est un enseignement central pour notre nouvelle génération d’industriels africains que nous formons à Bafang.
Le cœur du problème est une bourgeoisie sans État, et donc sans sécurité sanitaire.
La bourgeoisie de l’Ouest Cameroun (et d’ailleurs en Afrique) a fait ce que font toutes les élites dans un environnement instable : elle a investi dans le visible, le symbolique, le statutaire.
Elle a construit les Villas, les Châteaux, les Chambres vides, les Carrelages en marbre italien, les Portes en fer forgé, elle se déplace dans les Voitures de luxe. Mais elle a oublié la seule infrastructure qui garantit la survie : la santé.
Elle a confondu richesse et sécurité biologique.
Et puis, fatalement, s'est installée l’illusion mortelle : “En cas de crise, je prends l’avion”.
Comme les politiciens qui les gouvernent, ils sont en bonne foi convaincus que si on a une crise cardiaque à Bafang, on peut sauter dans le premier avion pour aller en Afrique du Sud ou en Suisse se soigner. Oui, mais vous passez par quelle route pour aller de Bafang jusqu'à Douala prendre l'avion pour l'Afrique du Sud ? Ou bien, une fois à Yaoundé, vous passez par quelle route pour rejoindre l'aéroport de Nsimalen ? Ils n'y ont pas pensé. Et c'est ce qui est le plus grave. C’est l’illusion la plus dangereuse.
Pour aller en Afrique du Sud ou en Suisse, il faut une route praticable depuis Bafang qu'il n'y a pas, il faut une ambulance qu'il n'y a pas, il faut un hôpital de stabilisation qu'il n'y a pas, il faut un aéroport fonctionnel, un vol disponible, un corps capable de survivre au trajet jusqu'en Afrique du Sud ou jusqu'en Suisse.
Or, dans la réalité la route Bafang–Douala est un piège mortel, les ambulances ou véhicules médicalisés sont rares ou inexistantes, les hôpitaux locaux ne stabilisent pas, les urgences n’ont pas de défibrillateurs, les médecins ne sont pas formés à la cardiologie d’urgence.
Et par conséquent, leur crédo : “je vais prendre l’avion” est une fiction. Une fiction tragique.
Politiciens et Bourgeoisie Camerounaises ne savent pas qu'on ne prend pas l’avion quand on est en arrêt cardiaque. On meurt avant d’arriver à l’aéroport. C’est brutal, mais c’est la vérité.
On est en droit de se demander, comment des gens qui brassent autant d'argent n'ont pas pensé à l'essentiel, qui est de rester en vie coute que coute ?
La bourgeoisie africaine a vécu dans un monde où l’État n’existe pas, la santé n’est pas un service public, la prévention n’existe pas, la mortalité est normalisée, la longévité n’est pas un objectif, la médecine est perçue comme un luxe, et non pas comme une infrastructure.
Elle a donc reproduit un modèle de richesse pré‑moderne : un modèle féodal, et non pas un modèle bourgeois.
Avant même les états, c'est la bourgeoisie européenne, chinoise, japonaise, coréenne qui s'est précipitée pour construire les cliniques et les hôpitaux d'excellence, parce qu'elle avait compris avant tout le monde que la première richesse, c’est la longévité. La deuxième richesse, c’est la santé. Et la troisième seulement, c’est l’immobilier. Ils ont tous compris sauf les bourgeois africains que lorsque vous êtes riches, mourir tôt et ne pas en profiter est tellement bête.
En Afrique, l’ordre a été inversé. On construit d'abord le décor, les châteaux que personne n'habite et on sautera dans le premier avion en cas de crise cardiaque.
C'est en tout cas, la rupture que nous cherchons à créer avec les nouveaux bourgeois que nous formons. Ce n'est pas pour rien que nous les avons appelés : Rinvindaf, c'est-à-dire, Re-inventer les Industriels Africains de Demain. C'est-à-dire, des nouveaux bourgeois africains qui soient cultivés en plus d'être riches. Et qui ne soient pas aussi bêtes d'inverser les codes, d'inverser l'ordre des priorités.
Ce sera la première bourgeoisie africaine moderne qui comprend la prévention, qui comprend la biologie, qui comprend la vulnérabilité humaine, qui comprend la logistique sanitaire, qui comprend la fragilité institutionnelle, et qui comprend que la santé est un capital productif.
Nous leur enseignons qu'on ne devient pas riche dans un environnement où l’on meurt à 45 ans. On leur enseigne que la santé est la première infrastructure économique. Nous leur enseignons qu'importer des hôpitaux vaut plus que d’importer des voitures. Nous leur enseignons que la bourgeoisie doit construire ce que l’État n’a pas construit.
Nous leur enseignons, comment fonctionne la continuité institutionnelle, comment penser non pas en tribu, en groupes ethniques, mais comme des bâtisseurs d’État. Nous leur enseignons à importer l’État, et non pas seulement des marchandises, pour créer les infrastructures de longévité que l’Afrique n’a jamais eues.
Car une bourgeoisie qui ne construit pas les infrastructures de santé est une bourgeoisie qui se condamne à mourir jeune.
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